ADDICTIONS

 

"L'ADDICTION AU TRAVAIL EXISTE,

IL FAUT APPRENDRE À LA REPÉRER."

 

ANNE PAULY, médecin du travail, membre de l'ANMTEPH, l'Association nationale de médecine du travail et d'ergonomie du personnel des hôpitaux.

 

Comment reconnaître une personne dépendante à son travail ?

Dans ce type d'addiction dite comportementale (jeux vidéos, sexe, jeux d'argent, NDLR), la plupart du temps, il y a d'abord une angoisse, une anxiété, un vide, qu'une certaine action, en l'occurrence le travail, vient combler. La personne se plonge dans le "faire" pour ne pas être confrontée à ses difficultés. Elle devient alors dépendante à ce comportement qui lui permet de fuir. La différence avec quelqu'un qui travaille beaucoup, par passion ou pour répondre à une surcharge ponctuelle de tâches, c'est que pour cette personne l'effort s'arrête quand l'objectif est atteint. Le travail reste un moyen. La personne dépendante, elle, ne s'arrête jamais. Concrètement, ce sont des gens qui arrivent de plus en plus tôt le matin, partent de plus en plus tard, alors que personne ne le leur a demandé. Ils refusent de déléguer, ils veulent maîtriser la chaîne de A à Z et repassent derrière les autres. Ils ont un fort besoin de contrôle. Ils sacrifient facilement leurs autres activités : familiales, loisirs, etc. Ils n'ont pas de limite dans l'exigence.

 

Quelles phases cliniques distinguez-vous ?

D'abord la personne est enthousiaste, très productive et investie. Mais progressivement, les limites entre le travail organisé et le travail auto imposé vont s'inverser. La personne allonge elle-même son temps de présence au détriment de sa vie personnelle. Durant la deuxième phase, ses performances commencent à décliner et les relations avec son entourage à se dégrader. La personne fatigue mais elle est réticente à l'idée de prendre des congés. Plus irritable, voire agressive, elle peut mettre la pression sur ses collaborateurs qu'elle ne considère pas à la hauteur. Au troisième et dernier stade, ses capacités de travail diminuent fortement et sa santé est altérée : troubles gastro-intestinaux, troubles du sommeil, de la concentration, angoisses, dépression... Le risque ultime, c'est l'épuisement professionnel. Autrement dit le burn out, voire le suicide. Comment en vient-on à se suicider ? Parce qu'on ne dort plus, parce que ça ne va plus ni en famille, ni avec les collègues, et que l'on finit par se retrouver seul.

 

 

LAURENCE GUILBAUD est psychologue du travail, membre de l'association nantaise SOS Souffrance au Travail qui vient en aide, notamment, aux personnes en situation d'épuisement professionnel.

 

"Ne pas confondre addiction au travail et surtravail contraint"

 

Que vous évoque le concept d'addiction au travail ?

Je suis méfiante, non pas à l'égard du concept lui-même, mais envers la tentation d'y avoir recours trop facilement. Bien sûr, il existe des addictions comportementales, de toutes sortes. Oui, il y a des gens qui arrivent en avance au boulot, qui regardent leurs mails même la nuit, qui se "surinvestissent", comme on dit. Certains d'entre eux peuvent entrer dans le cadre du comportement addictif mais, selon moi, l'immense majorité se surinvestit dans le travail non pas par addiction, mais par contrainte.

 

Comment peut-il y avoir confusion entre addiction et contrainte ?

Parce que, dans les deux cas, les travailleurs auront des comportements semblables en apparence, avec la même conséquence principale : l'épuisement

 

 

 

 

S'il est possible de devenir dépendant à son travail, il est important de bien faire le tri face à ce concept récent, qui peut parfois cacher un malaise de société bien plus large.

Propos Recueillis en 2018 par MARIE BERTIN